Dans la rue, j'ai croisé un groupe de jeunes, vêtus de blanc et portant des croix vétustes autour du cou. Ils devaient avoir mon âge, ils chantaient en tapant dans les mains, heureux, en communion, avec pour unique but de mettre un peu de chaleur dans le coeur des gens. Ils transpiraient la joie, en tout horreur, avec tant de sincérité qu'ils ne pouvaient que la puiser tout au fond du plus sale de leur mensonge. Et ils souriaient, comme si leur visage fondait à la chaleur de leur stupidité irritante. C'en était abrutissant, à un tel point que ça devait être une blague.
L'une d'elle m'a tendu un paquet de fruits secs, prise dans le rythme de la chanson que sa troube bienheureuse aspergeait sur les passants. Un truc au sujet de la gloire de Jesus, de donner sans recevoir et de profiter des plaisirs simples. Putain de tarés.
"Vous en voulez ?"
Elle me tendait son gros paquet de cacahuètes, sans doute le truc le plus rentable niveau quantité pour en balancer à tout le monde en chantant des trucs religieux. Son sourire dégoulinait sur le sol, ça me répugnait. Mais elle ne lachait pas le morceau.
"Vous en voulez ? Prenez-en ! Prenez-en !"
Des cacahuètes... Ca ne pouvait vraiment être qu'une blague. Jeter des cacahuètes aux gens, dans les rues d'une capitale, en leur demander d'aimer Jésus et les autres, c'est du génie ou de l'ignorance. Elle insistait de façon exaspérante, sans doute parce que je prenais la fuite et qu'elle n'arrachait aucun sourire de mes traits figés. Evidemment : je ne sourirais pas non plus si une armée de clowns morts se relevaient d'un cirque fantôme en faisant des girafes avec leurs poumons.
J'ai fait valsé le sac à terre dus dos de la main, par réflexe, sans même le regarder s'éventrer au sol et faire rouler son contenu comme si un nid d'araignées venait d'éclore et que des colonnes de ces petites monstres translucides se ruaient hors de leur cocon plastifié pour dévorer tout ce qui traînait. On me dévisageait comme un païen au vatican. C'en était trop. Elle était la, le souffle coupé, muette d'incompréhension. Et je gueulais :
"Mais t'as pas compris ?! Putain ! T'as pas compris qu'on était tous DEJA condamnés ?!"
Je pensais que je continuerais sans réfléchir, que je lui déballerais un tas de trucs qui l'empêcheraient de dormir ce soir, lui ferait réfléchir sur l'utilité de ses actes et du choix de ses passe-temps minables. Que je lui sortirais vite fait des exemples quotidiens pour lui fermer sa gueule de rat, des trucs moches et lucides, pour dire que, non, la vie n'est pas toujours rose. Que l'espoir, c'est pas assez. Je voulais lui prouver à quel point c'était pathétique de vouloir s'en convaincre.
Mais rien n'est sorti. J'ai éclaté en larmes. Ca m'a tellement surpris que j'ai fui dans la foule. En relevant mon col pour me cacher des autres.
Vous voulez de l'abus ? Vous voulez de l'excès ? Vous voulez du fiel mielleux glisser le long des coeurs comme du coulis de fraise sur une peau d'ivoire ? Vous voul.... Bon ok. Vous l'avez voulu.
Je suis fragmenté, resplendissant. Je suis le prisme qui renvoie les couleurs étranges et fascinantes de votre vie fade comme un yaourt sans matières grasses bon marché. Et je ne parle pas des leader price. On m'aime comme furent aimés les empereurs romains, parce que je suis du même sang et de la même folie.
Je n'ai pas eu a façonner mon rôle, il s'est fait naturellement, érodé chaque jour par le fantasme des autres.
Du genre à brûler Rome pour un mauvais poème. Du genre à tomber amoureux de sa soeur.
Du genre à s'ouvrir le coeur au couteau de boucher en criant "Nancy I fuckin'luv ya !" après l'avoir poignardée dans la baignoire.
Bon ok, lui c'était pas un romain. Et si ça vous plait pas, c'est #Dehors !
Nous ne sommes plus dans les années 60. Nous ne sommes pas nés dans une société en plein essor, avec son penchant révolutionnaire. Non. Nous sommes issus d’une dépression sociale. Nous ne rêvons pas de l’utopie des Golden Years, ne voulons pas cracher une vérité terne sur une image scintillante. Nous ne pensons pas avoir les yeux plus ouverts que la masse. Nous ne sommes pas le Pop Art. Nous ne sommes pas l’Underground. Nous sommes ce qu’il en résulte. Le fruit de la masse que les mass médias ont pris dans l’engrenage. Les enfants d’une contre-culture qui a perdu sa guerre. Nous ne réagissons pas à un nouveau mode de pensée.
Nous étouffons dedans.
Et on aimerait bien cracher un peu de sang sur une toile, pour voir si ça fait des étoiles.
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